Prêtre catholique assomptionniste, journaliste au sein du groupe Bayard Afrique et intellectuel engagé pour l’intégration africaine, Jean-Paul Sagadou publie Ubuntu, le paradigme africain des possibles. L’ouvrage est disponible à la librairie Jeunesse d’Afrique au prix de 7 000 FCFA. Dans cet entretien accordé à Burkina 24, l’auteur revisite la philosophie Ubuntu comme réponse aux crises contemporaines du continent et comme levier d’un humanisme africain ouvert au monde.
Burkina24 (B24) : Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Ubuntu, le paradigme africain des possibles ?
Jean-Paul Sagadou (JPS) : Originaire du Burkina Faso, je suis prêtre catholique assomptionniste et journaliste au sein du groupe Bayard, à Bayard Afrique, à Abidjan. Engagé pour l’intégration africaine, j’ai lancé en 2009 les Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A.).
En 2020, j’ai initié les Ateliers Ubuntu pour offrir à la jeunesse africaine et afrodescendante un espace de réflexion à partir des imaginaires africains. Depuis 2024, j’anime également La Revue Ubuntu, que j’ai fondée.

Mon point de départ est une préoccupation ancienne : comment transmettre à la jeunesse africaine des valeurs essentielles comme le vivre-ensemble, la non-violence, la solidarité et le bien commun ? Nourri par le personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier et par un attachement profond à l’Afrique, j’ai trouvé dans la philosophie Ubuntu un cadre de pensée pertinent pour penser nos réalités à partir de nos propres catégories culturelles.
Il y a aujourd’hui une véritable urgence intellectuelle et sociale à réhabiliter les imaginaires africains, afin de permettre à l’Afrique de penser son avenir par elle-même, tout en restant ouverte au monde.
B24 : Comment redéfinissez-vous le concept d’Ubuntu ?
JPS : La formule « Je suis parce que nous sommes » demeure l’une des traductions les plus justes d’Ubuntu. Elle rejoint l’idée, chère à Souleymane Bachir Diagne, de « faire humanité ensemble ».
Ubuntu rappelle que l’on ne devient jamais soi tout seul : notre humanité se construit dans la relation aux autres et à l’ensemble du vivant. Mon livre éclaire aussi le lien entre cette philosophie africaine et le logiciel Ubuntu, qui s’en inspire directement.
B24 : Pourquoi parler d’un « paradigme des possibles » ?
JPS : Cette expression vise à redonner espérance et à combattre les discours fatalistes sur l’Afrique. Penser le possible, c’est affirmer que l’histoire reste ouverte et que la créativité humaine peut transformer les réalités.
Ubuntu permet de repenser la politique, l’économie, la démocratie et l’écologie à partir de la solidarité et de la primauté des relations humaines sur la logique du profit. Il invite à dépasser l’individualisme pour bâtir une communauté humaine élargie.
B24 : En quoi Ubuntu constitue-t-il une alternative aux modèles dominants ?
JPS : Ubuntu place la relation, la dignité humaine et la solidarité au cœur de la gouvernance. Il appelle à rompre avec les logiques de domination, d’exclusion et de violence héritées de l’État postcolonial, au profit de politiques d’inclusion et de sécurité humaine.
Sur le plan économique, il valorise la réciprocité, la redistribution et l’échange, faisant de l’économie un espace de production de liens autant que de biens.
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Socialement, Ubuntu favorise la cohésion, la réconciliation et la reconnaissance des différences, esquissant ainsi un humanisme africain capable de répondre aux crises contemporaines.
B24 : Face aux crises multiples que traverse l’Afrique, qu’apporte concrètement Ubuntu ?
JPS : Privés d’un horizon commun fédérateur, nous sommes tentés de nous replier sur nous-mêmes et de dresser des murs. Ubuntu, fondé sur l’interdépendance et la dignité de chaque personne, peut contribuer à restaurer le lien social et la confiance collective.
Face aux crises sécuritaires et identitaires, il privilégie la réconciliation, le dialogue et la justice réparatrice plutôt que la violence ou l’exclusion.
B24 : Comment concilier tradition et modernité sans freiner le progrès ?
JPS : La bibliothèque coloniale a longtemps projeté sur les traditions africaines des non-savoirs qu’il convient aujourd’hui de déconstruire. Certes, la rencontre entre l’Afrique et l’Occident a été marquée par une grande violence, qui a détruit certaines manières de vivre.
Mais tout n’a pas disparu. Le « bosquet initiatique » n’a pas été entièrement incendié. Il subsiste des valeurs africaines capables d’éclairer le présent et l’avenir du continent.
B24 : Ubuntu peut-il être opérationnalisé dans les politiques publiques ?
JPS : Oui, Ubuntu peut devenir un véritable paradigme de l’action publique. En articulant morale, politique et social, il offre une voie originale pour repenser la gouvernance, la justice et la réconciliation dans des sociétés profondément marquées par les fractures, mais aussi animées par une forte aspiration au vivre-ensemble.
B24 : Quel rôle la jeunesse africaine doit-elle jouer ?
JPS : La jeunesse africaine doit d’abord apprendre de l’Afrique, partir à la rencontre de ses savoirs et de ses imaginaires. Elle doit ensuite se les approprier, les explorer et les transformer afin de les mettre au service de la renaissance du continent.
Ubuntu peut également inspirer le monde au-delà de l’Afrique. Il s’agit d’un savoir africain à portée universelle, capable de nourrir une humanité en quête de sens et de liens.
B24 : Quel message central souhaitez-vous laisser au lecteur ?
JPS : Ubuntu n’est pas une icône figée du passé, mais un principe vivant, porteur de liberté et de fécondité pour aujourd’hui.
B24 : À qui s’adresse prioritairement votre ouvrage ?
JPS : Un livre, une fois publié, appartient à ses lecteurs, qu’ils soient intellectuels, décideurs ou citoyens ordinaires. Mon souhait est que chacun y trouve de quoi nourrir sa réflexion et ses pratiques. Ubuntu, le paradigme africain des possibles ambitionne de contribuer à une meilleure compréhension de la philosophie Ubuntu et à sa transmission, en particulier auprès des jeunes Africains et Afro-descendants.
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